Exposition van Gogh Monticelli par Ana Le Doze-Samson

L’exposition van Gogh Monticelli à La Vieille Charité du Quartier du Panier à Marseille du 16 septembre 2008 au 11 janvier 2009

Ana Le Doze-Samson

affiche expo van Gogh Monticelli
affiche expo van Gogh Monticelli

Depuis plusieurs mois, et ce, jusqu’à septembre 2009, de nombreuses expositions à travers le monde sont consacrées au peintre Vincent van Gogh (1853-1890), de New York à Bâle en passant par Vienne, Marseille, Amsterdam.

C’est à Marseille, au Centre de la Vieille Charité, qu’est présentée, de septembre 2008 à janvier 2009, une confrontation inédite du travail de l’artiste d’origine hollandaise et du peintre marseillais Adolphe Monticelli (1824-1886).

Une soixante d’œuvres, venant pour la plupart du van Gogh Museum d’Amsterdam et de collections particulières, tentent de faire le point sur cette filiation tant revendiquée par van Gogh. Pari bien risqué, pourtant, d’associer le nom d’un des peintres les plus universellement connus, à celui d’un artiste marseillais quasi méconnu jusqu’alors.

Tout commence en 1886, lorsque Vincent, plein d’espérance, quitte sa Hollande natale pour Paris, avec la conviction qu’au sein de ce milieu artistique fécond, il peut enrichir sa peinture. Grâce à son frère Théo, dirigeant de la succursale de la Maison Boussod & Valadon, il rencontre la jeune avant-garde : Georges Seurat, Paul Signac, Paul Gauguin, Emile Bernard… C’est dans ce contexte d’émulation et de découvertes, que l’artiste remarque, chez un modeste marchand de la rue Provence Joseph Delarebeyrette, l’œuvre d’un peintre provençal récemment décédé : Adolphe Monticelli. C’est sûrement Alexander Reid, marchand de Glasgow venu en France pour acheter des toiles impressionnistes, qui partageait une chambre avec Vincent, qui est à l’origine de cette visite. A cette date l’œuvre de Monticelli trouve en effet de nombreux adeptes en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Vincent, instantanément charmé par la peinture de celui-ci, encourage son frère à en faire la promotion. Il souhaite réhabiliter cet artiste trop peu connu, selon lui, du marché de l’art français et pense même, un jour, se rendre à Marseille afin d’acquérir quelques unes de ses toiles.

Dès l’été 1887, germe dans son esprit le désir de partir. En 1888, fatigué par la vie parisienne et à la recherche de nouvelles sources d’inspiration, il sait que d’autres solutions picturales sont encore à découvrir. Et c’est dans le Midi, terre de soleil où des peintres tels que Claude Monet, Auguste Renoir ou encore Paul Cézanne sont venus avant lui, qu’il pense les trouver. La découverte de Monticelli est également une raison déterminante à son départ. On ne sait pas, cependant, la raison exacte de son arrêt dans la petite ville d’Arles en février 1888.

C’est à partir de cette période que Vincent van Gogh commence réellement à s’identifier à Adolphe Monticelli. Il est en effet frappant de voir combien il multiplie les références à son sujet dans ses écrits, durant la période arlésienne. C’est grâce notamment à ses correspondances que Marie-Paule Viale et Luc Georget, commissaires d’exposition, ont pu développer cette filiation entre les deux artistes. Le lieu de la manifestation le Centre de la Vieille Charité, est un ensemble du XVIIème siècle qui accueillait autrefois les gueux. Chose amusante donc d’y réunir les œuvres de ces artistes tous deux morts dans la pauvreté la plus extrême.

L’édifice d’exposition est composé de plusieurs bâtiments indépendants, obligeant le visiteur à faire plusieurs files d’attente à l’extérieur, et donc dans le froid, afin d’accéder aux différentes salles. Celles-ci sont, de plus, totalement inadaptées à l’exposition d’œuvres, d’où la nécessité d’utiliser sur toutes les surfaces des murs des praticables. Autre problème rencontré : le manque de lumière naturelle rétabli par l’utilisation de spots, trop agressifs, créant parfois des reflets sur les toiles. L’étroitesse des lieux face à l’afflux de visiteurs qu’engendre une telle exposition, est donc des plus problématiques (bousculade, sentiment de claustrophobie pour certain…). L’exposition van Gogh Monticelli aurait mérité un espace plus adapté.

Trente-cinq toiles de Monticelli et dix-huit de van Gogh sont exposées côte à côte, figurant des thèmes communs : autoportraits, bouquets, natures-mortes, marines. A cela s’ajoute une toile de Narcisse de Diaz ainsi que trois toiles d’Eugène Delacroix prêtées par le Musée du Louvre. Certes Delacroix a été une source majeure pour Monticelli et van Gogh, mais l’insertion de ces trois toiles dans l’exposition est peu percutante et semble être plus là pour magnifier l’événement.

L’ensemble de l’exposition est rythmé par des citations bien choisies, quant à elle, venant étayer les différentes thématiques développées.

« Je pense moi ici énormément à Monticelli – c’était un homme fort – un peu toqué et même beaucoup – rêvant soleil et amour, et gaieté mais toujours embêté par la pauvreté – un goût extrêmement raffiné de coloriste, un homme de race rare continuant les meilleures traditions anciennes… Eh bien moi je suis sûr que je le continue ici comme si j’étais son fils ou son frère. »

Voici ce qu’écrit Vincent à Arles en août 1888. Il est clair que l’artiste s’identifie, se reconnaît dans le personnage du peintre marseillais. Ce début de citation, au sujet de Monticelli, pourrait bien lui correspondre ! Bien qu’il admire la peinture de Monticelli, c’est plutôt de son mode de vie qu’il se sent proche. La rumeur, de plus, faisait de celui-ci un artiste fou, solitaire et excentrique, van Gogh s’est forcément reconnu en lui.

Pour ce qui est de l’influence formelle, mise en évidence dans cette exposition, elle est selon moi difficile à cerner. Il faut noter qu’il a été extrêmement difficile d’obtenir des œuvres de Vincent van Gogh, certaines par exemple sont trop fragiles pour être transportées.

Il y a bien une corrélation au niveau des thèmes choisis, mais cette exposition révèle davantage, à mon sens, leur authenticité. Sur plusieurs thématiques, l’autoportrait, les bouquets, les natures mortes, les portraits et les marines, l’exposition tente de dégager une filiation entre Monticelli et van Gogh. Bien que ces rapprochements soient intéressants, ils paraissent tout de même un peu forcés. Il est vrai que les empâtements du peintre marseillais se retrouvent dans la peinture de Vincent en général, mais qu’en est-il des œuvres présentées ? Les bouquets de van Gogh à côté de ceux de Monticelli, par exemple, semblent trop propres, presque trop léchés et évitent tout empâtement.

A contrario, Monticelli qui appelait sarcastiquement ses épaisseurs de peintures des «Croustelli» s’impose par le relief de ses peintures. Il en est de même pour les paysages : la touche de Monticelli est rapide, brusque, violente ; celle de Vincent est plus disciplinée, plus travaillée. Seuls les portraits du marseillais, commandes qu’il réalisait dans un but alimentaire, témoignent d’un traitement plus soigné. Malgré ces différences, on retrouve chez van Gogh ce qu’il a tant admiré chez Monticelli, et cherché à reproduire : «le midi en plein jaune, en plein orangé, en plein soufre.» van Gogh admirait ce coloriste qu’il plaçait dans la lignée de Titien, Véronèse et Delacroix. Sa palette colorée si variée est en effet reprise et accentuée par van Gogh.

Vincent n’a malheureusement jamais rencontré Monticelli. Il avait le souhait d’être exposé à ses côtés. Cent-vingt ans plus tard, ils se rencontrent enfin à Marseille. L’association est donc intéressante et rend hommage aux vœux de l’artiste, cependant les mises en parallèles et les relations formelles développées par les commissaires d’exposition sont souvent difficiles à déceler. Cette exposition est toutefois une agréable découverte de l’œuvre de Monticelli, dont la peinture tend, bien avant l’heure, aux limites de l’abstraction.

— Adolphe Monticelli,
Le Bosquet, vers 1878-1879, Collection particulière

— Vincent van Gogh,
Arbres et sous-bois, été 1887, Musée van Gogh, Amsterdam-Adolphe Monticelli, Arbres sur les rochers contre un soleil couchant, vers 1880, Musée Boijimans de Rotterdam

Ces deux peintures illustrent le même sujet : des arbres dans un sous-bois. La composition des deux toiles est verticale, respectant ainsi le sens de la poussée des arbres. Chez van Gogh on distingue de suite le sujet. A l’opposé chez Monticelli c’est un véritable capharnaüm de taches colorées qui assaille le spectateur. Ce n’est qu’à force de contemplation et de patience que l’on parvient à distinguer la silhouette d’un arbre. La scène de sous-bois de van Gogh se passe vraisemblablement en été, comme l’attestent les couleurs verdoyantes des feuilles. Au loin s’annonce un ciel bleu, dont l’éclat vient illuminer l’ensemble du sous-bois. Le sol, lui, semble encore humide de la rosée du matin.

van Gogh, Arbres et sous-bois
Monticelli, Arbres sur les rochers

C’est presque une étude naturaliste que nous offre van Gogh. Sa peinture éveille les sens du spectateur qui peut presque sentir à ses narines l’odeur de l’humus au matin. La touche très disciplinée vient servir la dynamique de la composition. Peu abondante sur l’ensemble du tableau, ce n’est qu’au niveau de la cime des arbres, où les feuilles prospèrent, que la touche s’épaissit. Cette œuvre a vraisemblablement été peinte dans les bois aux environs de Paris où il séjournait à l’époque.
Les arbres de Monticelli paraissent bien plus «toqués», tortueux que ceux de van Gogh. La composition tourmentée rend la lecture d’ensemble difficile. Cette scène de sous-bois semble se passer durant l’automne. Les éléments sous le pinceau et la touche de Monticelli semblent se déchaîner à la tombée du jour. La toile à dominante de bruns est parsemée, sur l’ensemble de la composition, de touches de lumière figurées par les amoncellements de blanc et de jaune. La touche violente et épaisse fait trembler l’ensemble de la scène.

A la confrontation de ces deux œuvres on s’interroge donc sur la filiation entre van Gogh et Monticelli. Cette réunion révèle plutôt, à mon sens, le caractère très avant-gardiste de la peinture de Monticelli, un peintre abstrait avant l’heure, contraint, par l’époque, à la figuration. Il disait en cela :
« Moi je peins pour dans cinquante ans. Il faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir ma peinture. »

Une révélation donc.

© Ana Le Doze-Samson 2009
exposition vue le 30 décembre 2008 à la Vieille Charité du Panier – Marseille

liens internet
Analyse comparative : voir le portfolio de l’exposition sur le site de Connaissance des Arts
Dossier de presse
Frequence_sud
Video dans la Vieille Charité
van Gogh Museum

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