Trois panneaux de trop

A propos de la Presqu’île de Quiberon

En général, quand on va à Quiberon, on n’en revient pas en colère. J’avais entendu tant de bien sur Quiberon que j’en attendais plus. Le matin même à l’hôtel j’avais lu dans Ouest-France un article sur la baronne Nadine de Rothschild. Une de mes riches amies venait régulièrement y faire des cures de Thalasso. D’autres amis traversaient la presqu’île pour prendre le bâteau jusqu’à leur maison de Belle-île. J’étais moi-même venue en septembre 1983 à Port-Maria pour aller jusqu’à l’ile d’Houat et en revenir. J’étais tellement épuisée à l’époque par mon travail saisonnier que je n’ai gardé aucun souvenir de la traversée de la presqu’île. Je l’ai donc revue avec des yeux neufs. Mais critiques. Non formatés. Sincères. Comme il se doit quand on prétend, comme je le fais depuis mes 16 ans, prendre des notes sur la réalité et en porter témoignage. En dehors des circuits éditoriaux assujettis.

Franchement, il y a trop de maisons à mon goût dans ce bord de mer de Morbihan. Beaucoup plus qu’en Finistère. Ça m’a plus évoqué la banlieue parisienne qu’un village de bord de mer, mis à part certains vieux quartiers autour de Portivy ou de Port-Haliguen qui ont gardé un certain cachet architectural, construits dans des lieux abrités de l’île.

Comme le but de ce voyage de Noël 2009 et Nouvel an 2010 était le bout du monde, nous avons cherché le bout du monde du Morbihan. Nous sommes donc allées jusqu’à la Pointe du Conguel. Par un vent fou et un soleil absolu, dans une lumière extraordinaire.

Déjà en descendant de l’auto sur le parc, une rangée impressionnante de panneaux d’interdiction. Pas eu le temps de les lire ni de les photographier car je conseillais au téléphone mobile ma fille Ana qui, à Toulouse, prenait en main son nouvel iMac. J’ai marché sur le sentier vers la Pointe dont la dune est entièrement cernée de palissades de bois.

Premier panneau
Là premier panneau : « Cet espace est fragile, respectez-le, ne marchez pas en dehors des sentiers, bla bla bla bla bla bla ». Ce panneau est un gros pieu enfoncé dans la dune et déjà me parait plus prédateur que tous ces marcheurs que j’ai croisés avec leurs chiens, heureux de partager un beau moment d’hiver en pleine nature. Il y avait un tel vent que je n’ai pas continué sur le sentier qui conduisait à la table d’orientation de la Pointe mais je suis descendue sur la plage côté ouest. La chienne Uline m’y a suivie allègrement.

Deuxième panneau
Là j’ai vu le deuxième panneau, toujours un gros pieu enfoncé dans la dune : « Ne touchez pas aux galetx, laissez-les où la mer les a déposés, sinon vous abîmez la dune, bla bla bla bla bla bla. » Ça a commencé à bien m’énerver. Trois jours avant j’avais fait une expérience, à Merrien lors de la première pêche de l’année. J’avais posé dans un creux de rocher un gros morceau de quartz, utilisé an masse sur mon couteau à huîtres, espérant le retrouver le lendemain. Evidemment je ne l’ai pas retrouvé, la grande marée de la nuit l’avait emporté ailleurs. Alors franchement je ne suis pas sûre que jouer avec quelques galets sur la plage, ou même prendre une tonne de galets si on le pouvait soit préjudiciable à la dune, si on accepte son principe de métamorphose naturelle.

Quiberon : une vieille femme liftée
Bien sûr si on veut qu’elle reste en l’état, peut-être. Mais c’est là que Quiberon m’a évoqué une femme qui dans les années 70 vantait les liftings de visage qui lui permettait de gagner quelques années, je l’ai revue il y a un an, quand elle m’a souri, j’ai eu peur que son visage craque.

Je pense qu’il est absurde de vouloir asservir une nature sauvage qui se transforme (Quiberon a d’abord été une île et peut le redevenir) en la conservant selon la volonté humaine. Cette artificialisation de la côte est plus préjudiciable que si tous les festivals Hellfest du monde, que le Parc Lemot de Clisson accueille chaque été dans un parc bien plus sophistiqué que la Pointe du Conguel, y stationnaient en permanence.

Troisième panneau
Ensuite nous avons continué par la côte sauvage de Quiberon. Là troisième panneau : « Partageons la route. » Avec qui ? Avec les goélands à babord ? Les militaires à tribord ? Militaires qui ont dû faire plus de dégâts sur la presqu’île toute entière que n’en feront jamais les marcheurs même avec leur chiens, même en moto trial. Ou alors avec les éléphants roses qui s’échappent de la tête des gens dans leurs bureaux qui conçoivent de tels panneaux ? Nous avons d’ailleurs failli avoir un accident parce que le panneau nous a tellement interloquées que nous n’avons pas vu l’embranchement vers la côte sauvage, où un peu plus loin nous avons revu le même panneau bleu qui, par son rappel, empêchait la pilote de bien se concentrer sur la route plus étroite, sans bas-côté, sans ligne blanche au milieu, etc. Partageons la route ! Mais de qui se moque-t-on ? Qu’est-ce qu’on fait quand on roule sur une route sinon la partager ? ON nous prend pour des cons ! C’était le panneau de trop.

J’ai eu mal à la terre
Toute la côte sauvage était balisée de pieux enfoncés et j’ai eu mal à la terre, j’ai eu mal de penser que cette côte a subi les assauts de machines énormes, aux vibrations terribles, qu’elle a été ouverte artificiellement et qu’elle a été blessée, réellement blessée, je l’ai ressenti au plus profond de mon âme.

Si cette côte est si belle, c’est parce que la mer, le vent, les vagues, les galets ont fait leur travail de sape et l’ont dessinée et redessinée. Laissons la mer faire son travail. Les éléments faire le leur. Et contentons-nous d’admirer et de respecter, ce qui n’est pas le cas avec les mesures que j’ai constatées lors de ce voyage au bout du monde.

Qu’on arrête avec ces admonestations continuelles, ces culpabilisations permanentes, ces dévalorisations de nos êtres. Arrêtons de tout interdire. Car ça risque de faire l’effet contraire.

J’avais envie de transgresser devant ces panneaux stupides. De devenir délinquante ! Moi qui ai éduqué mes enfants au respect de la nature, « jamais on ne laisse de trace derrière soi », je me sentais devenir délinquante. A méditer !

© gaelle kermen 2010

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