13 après le voyage

J’écris cette page, longtemps après la fin du voyage.

Le voyage en Hollande a changé ma vie.

Beaucoup de gens, parmi mes plus proches, me disaient que je restais trop chez moi, que je ne bougeais pas assez, que je devrais voyager, voir du pays. Ils ne croyaient pas si bien dire. En rentrant je ne voyais plus les choses sous le même angle, et je ne voulais plus vivre de la même façon. J’avais fait trop de concessions, en particulier à certains proches. Il était hors de question de continuer à me laisser vampiriser, à gaspiller mon temps sur le même mode. J’avais passé ma vie à répondre aux SOS de gens qui vivaient bien mieux que moi. C’était fini. Désormais j’allais vivre à ma guise, sans plus tenir compte des exigences des autres.

« Mais tu vas te couper de tes proches », me suis-je laissé dire. C’est bien ce que je voulais. Quand les proches sont dévastateurs, c’est un devoir de survie. Je n’avais plus envie d’entendre parler de prostate et de traitements médicaux, il y a des choses dont on ne doit parler qu’avec son médecin, j’avais supporté trop longtemps ce genre de choses qui me dégoûtaient complètement. J’en avais assez de voir les autres ne vivre qu’à travers leurs maladies ou leurs petits malheurs qui, eu égard aux détresses que j’ai traversées m’apparaissaient tempêtes dans un verre d’eau ou caprices d’enfants gâtés.

Je ne voulais plus voir que des gens qui me respectaient, qui demandaient un rendez-vous à ma convenance au lieu de débarquer chez moi sans prévenir quand ça les arrangeait. Comme certain(e)s ne comprenaient pas, j’ai fini par mettre une corde à l’entrée de mon domaine, une corde symbolique, ainsi que je l’avais vu dans les monastères où j’avais séjourné, chez des Bénédictines et des Trappistes. Symbole de la clôture. J’aurais dû le faire plus tôt, c’est mon seul regret.

Je n’ai plus vu que des ami(e)s dont la conversation apportait des échanges intéressants. Je ne voulais plus de conversations de salon.

Je savais depuis Otterlo, Auvers et Orsay ce que j’avais à faire. Personne ne le ferait à ma place. Surtout pas ces gens qui se croyaient indispensables dans ma vie alors qu’ils étaient des boulets m’empêchant d’avancer. J’ai fait un grand ménage autour de moi, au propre comme au figuré, et je me suis mise au travail, avec une intensité qui ne s’est pas démentie à ce jour.

Terrasse de café la nuit (Place du Forum), c 16 sept 1888, hst
Vincent van Gogh,Terrasse de café la nuit (Place du Forum), c 16 sept 1888, hst, Kröller-Müller Museum, © 2009 gaelle_kermen, sur Flickr

A Otterlo, au Kröller-Muller Museum, puis le lendemain à Amsterdam au van Gogh Museum, j’avais pris conscience de la place des femmes dans la conservation des collections d’oeuvres d’art, dont j’avais déjà une idée depuis mon enfance par l’exemple de Marie Henry, avec sa collection de l’école de Pont-Aven et du Pouldu.

J’ai su en rencontrant la « haute note jaune » de Vincent van Gogh que j’étais une de ces femmes. J’avais cru en Samson quand personne ne misait un centime sur lui. Je travaillais déjà sur son catalogue, j’irais le plus loin possible dans ce travail de mémoire, avant de déléguer et de donner les clés à notre fille Ana.

tomde de Vincent et Théo
Tombe de Vincent et Theo, © 2009 gaelle_kermen, sur Flickr

Au retour, à Auvers-sur-Oise, j’ai vécu un moment de grâce sur la tombe des frères van Gogh, soudain seule dans le cimetière avec eux. J’avais déjà vécu ce choc à 14 ans et demi, en arrivant en région parisienne. J’ai retrouvé ce désir d’écrire que j’avais eu alors. Je devais rester fidèle à cette pulsion de vie qui m’avait fait découvrir les grandes oeuvres littéraires de l’humanité et prendre des notes dans mes cahiers au fil des années.

Deux jours plus tard, à Paris, je me trouvais aussi soudain seule dans la salle du Musée d’Orsay jusque là très fréquentée, devant le portrait de Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche. Le même choc que sur la tombe d’Auvers. Lui aussi me demandait ce que j’avais fait de ma vie, de mes rêves, de mon oeuvre. Je l’ai écouté.

Jacques-Emile Blanche, Portrait de Marcel Proust, 1892
Jacques-Emile Blanche, Portrait de Marcel Proust, 1892, Musée d’Orsay, © 2009 gaelle_kermen, sur Flickr

En rentrant, je ne savais pas encore trop comment organiser toutes mes impressions. Il fallait rassembler les notes de voyage, les mettre en forme, légender et trier les photos. J’ai fait des vidéos sur les photos prises au Musée Kröller-Müller et j’ai ainsi continué à vivre sur la vibration de Vincent. J’ai appelé ça le syndrome van Gogh.

J’ai relu les premiers écrits de Marcel Proust. Je ne pouvais plus lire de romans contemporains ordinaires, tout m’ennuyait. J’avais vu de si belles choses que la banalité m’insupportait. Bien sûr ses oeuvres de jeunesse n’étaient pas aussi fortes que La Recherche que j’avais relue l’été 2007, mais je m’y replongeais avec le même plaisir qu’on peut avoir à consulter les dessins et esquisses préparatoires des tableaux célèbres.

J’y ai retrouvé avec bonheur les références à La Bible d’Amiens de John Ruskin pour compléter mes photos de la Cathédrale.

J’ai reçu une amie de longue date qui avait habité Saint-Leu-la-forêt. Elle avait connu Yves Samson, l’avait apprécié au point de lui acheter des tableaux et aimait son oeuvre. Nous avons passé quatre jours de discussions passionnées à nous promener, à photographier, jardins, nature et mer. Nous restions dans la vibration de « la haute note jaune ». Quand je l’ai laissée à la gare de Lorient, je savais ce que j’avais à faire.

Je suis rentrée chez moi, j’ai mis la corde de clôture, j’ai sorti mes cahiers et carnets de jeunesse et de maturité et j’ai commencé le récolement dans une base de données créée sur Bento. Au bout de quatre jours, je savais que j’avais en tout plus de 10.000 pages manuscrites à saisir. Il était temps de publier. Je me suis mise au travail. J’ai appelé ça le syndrome de Proust.

Et je vais bien. Je suis à ma place et je fais ce que j’ai à faire. J’ai la vie que j’ai rêvé d’avoir à 14 ans sur la tombe de Vincent. Il fallait ce voyage pour en reprendre conscience.

En ce début d’année 2010, un de mes amis Facebook Thibault Franc a choisi une des photos de ma fille Ana Le Doze-Samson prise devant le Musée van Gogh d’Amsterdam pour sa série de portrait Projet Facebook. J’ai été saisie une fois de plus par l’intuition des artistes. Thibault avait choisi le moment clé de mon année 2009. Je continue d’un bon pas et lui aussi…

Portrait par Thibault Franc
© Thibault Franc, Projet Facebook 2010
© Ana le Doze-Samson, Amsterdam 2009

© gaelle kermen 2010

PS : je viens de trouver la version numérique de la traduction de Marcel Proust de La Bible d’Amiens sur gallica.fr, ce sera l’objet d’une autre page, le Voyage en Hollande continue…

2 réflexions sur “13 après le voyage

    1. Le réveil a été encore plus dur que ce que je raconte là ! Mais c’est vrai que la révolution n’est pas une conversation de salon, comme disait le camarade Mao dans des temps bien oubliés ;-)))

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